Roy, la Reine.
Publié 06 septembre 2026 sur Yours, Kewbish. 3,069 mots. Abonnez-vous au flux RSS.
Pendant ma dernière année à UBC, je prenais plus de cours donnés en français qu’en anglais. Je faisais une matière secondaire en français, mais tout au long de mon baccalauréat jusque là, je prenais qu’un cours de langue1 chaque semestre. Il me fallait quelques-uns de plus, ce que j’ai laissé pour la fin de mes études. C’était finalement le moment de faire un semestre en demi-immersion française avec plein de cours dans des matières différentes, dont FREN401, l’avant-dernier de la série des cours de langue. Bien sûr, ce cours a introduit énormément de concepts et de structures de la langue, mais il m’a aussi fait découvrir plus de contenus en français, notamment des livres. J’ai trouvé des oeuvres qui m’ont impressionnées dans leur expression et leur vivacité. En particulier, FREN401 a déclenché quelques mois d’exploration dans une petite niche de la littérature franco-canadienne : celle de Gabrielle Roy, largement connu comme romancière franco-canadienne notable. Elle est née en 1909 et a documenté le Canada pendant les années d’après-guerre, surtout la perspective des classes ouvrières pendant ce temps-là, à travers ses oeuvres.
Un extrait de son roman La route d’Altamont a été assigné comme lecture obligatoire. Pédagogiquement, c’était censé nous pousser à améliorer nos compétences de réflexion et d’analyse littéraire en français. J’avais du mal avec cet exercice : ça faisait longtemps depuis la dernière fois j’avais fait pareil en anglais et j’étais trop trempée dans le monde d’informatique pour me souvenir de ce que c’est « un thème ». Cependant, je n’ai pas pu m’empêcher de m’immerger dans la diction, dans des phrases travaillées et des cadres délicieusement provinciaux. J’ai été si appelée que j’ai fini par chercher le roman complet dans la bibliothèque.
Il se trouve que la bibliothèque Koerner est en possession d’une collection d’éditions centenaires de son travail — douze livres, tous numérotés dans l’édition limitée. Peut-être que je suis trop portée vers le complétisme, mais après avoir aimé les deux ou trois premières livres d’elle que j’ai lus, j’ai décidé que j’allais les lire tous. Alors, comme je l’ai fait pour mon exploration dans l’oeuvre oulipienne, j’ai fini par mémoriser le chemin vers l’étagère où la collection se trouvait. Quelques fois par mois, je descendais et prenais un nouveau roman. Au cours de mon dernier semestre — et un peu après l’obtention de mon diplôme, car j’étais trop chargée de lire sérieusement pendant les dernières semaines — j’ai découvert ses personnages courageux et sa capacité de rendre des choses anodines en Technicolor.
Quant aux formats qu’elle préférait, certaines de ses oeuvres sont des romans, mais généralement elles sont des collections de petits essais. Il se peut que je sois déjà victime d’écervelage et de la TikTokification des contenus, mais j’ai vu chaque court chapitre ou essai comme une sorte de hublot, qui laisse de l’espace pour le·la lecteur·trice à imaginer. Bien sûr qu’elle avait une prouesse pour des livres plus normés aussi, mais ce sont ces constellations mignonnes de nouveaux mondes dans ses recueils d’essais que j’ai appréciées les plus.
Dans cet article, j’ai lâchement organisé ses oeuvres principales dans des différentes catégories, selon leurs thèmes. Je trouve que son écriture résonne réalistement et mélancoliquement, peu importe le cadre du narratif et il y a aussi quelque chose d’emblématique du Canada d’antan dans chacun de ses textes. C’est vraiment une touche magique : j’espère que vous allez vous sentir tenté à le découvrir aussi.
Émerveillement Enfantin
Gabrielle Roy a grandi dans un milieu de banlieue, à Saint-Boniface au Manitoba. Elle était la benjamine d’onze enfants et son enfance était une grande source d’inspiration pour son écriture. Elle vivait dans une maison rue Deschambault, d’où le nom de ce premier roman — ou, plutôt, recueil de récits. Il suit une jeune fille Christine, le « self-insert » de Roy, pendant ses aventures enfantines et mignonnes. Chaque chapitre est une petite vignette, une nouvelle autonome, ce que j’ai adoré pour la diversité des facettes différentes du monde de l’histoire et des personnages. Sachant l’histoire de sa vraie vie et de ses adelphes, il est facile de constater des liens entre ce qu’elle a vraiment vécu et ce que ses récits décrivaient. D’une part, la diction est très douce et superficiellement, les essais vous rappellerez de la joie et l’émerveillement de votre propre enfance. D’autre part, tout n’y est pas rose non plus et en tant qu’adulte on voit une légère tristesse dans certains personnages, principalement les autres adultes dans l’histoire. En général, les personnages sont très personnables et réalistes, sans doute vu leur proximité à de vraies personnes.
Il y a un deuxième tome, La route d’Altamont, qui suit les mêmes personnages que dans le premier. Comme je l’ai dit dans l’introduction, c’est avec ce deuxième livre que j’ai commencé mon exploration dans l’écriture de Roy. Dans ma réflexion de fin d’année 2025, j’ai mis ce livre comme un des deux des plus marquants de l’année 2 — pour le format unique des vignettes, d’abord; et aussi pour la profondeur inattendue de ses thèmes sous un prétexte plus naïf — et je le recommanderais comme le premier oeuvre de Roy auquel jeter un oeil. À travers les cinq récits du roman principal, il y a un sous-courant fort des connexions entre générations (les deux premiers récits) et de dépaysement (les deux derniers récits de même que l’essai qui suit), et le livre pose la question des racines familiales et géographiques. Au temps où je lisais ce livre je venais de perdre ma grand-mère et je réfléchissais beaucoup au concept de vieillissement et de jeunesse; j’avais mon déménagement l’année suivante à San Francisco en tête aussi, ce qui explique comment j’étais attiré par toute cette question de l’appartenance.
Je qualifierais Cet été qui chantait dans cette catégorie aussi en raison de son emphase sur la nature, des animaux avec des personnalités (ça avait un côté très princesse Disney), et une vie si sans contrainte qu’elle redevient enfantine. Ce roman est un autre recueil des courts récits — alors, ayant lu les deux premiers livres dont j’ai parlé, format que je me connaissais déjà prédisposé à aimer — et suit Roy elle-même pendant un été calme à la campagne. Je l’ai lu au printemps, en préparation d’un bel été, et il m’a inspiré à retrouver plus de légèreté dans ma vie personnelle. Si vous aimiez retrouver vos souvenirs des étés passés auprès d’un lac ou dans une colonie de vacances, je vous conseillerais de vous immerger dans ce livre en particulier.
Faire l’École Buissonnière
Avant qu’elle ne soit devenu écrivaine, Roy a fait une formation d’institutrice, ayant reçu une bourse qui lui permettait de continuer ses études (assez chères) malgré les moyens limités de sa famille. Quand elle avait à peine plus de dix-huit ans, plus jeune que moi aujourd’hui, elle a commencé à enseigner. Sa première classe était dans un village isolé et rural. Elle a littéralement fait l’école buissonnière; ou tout au moins dans les buissons.
Il est clair que cette expérience lui a particulièrement marqué et il s’agit d’une autre source d’inspiration pour ses histoires. D’abord, Ces enfants de ma vie est une collection de récits du point de vue d’une jeune institutrice parmi des bandes d’étudiants différents, chacun apportant un caractère distinct. Les personnages viennent des milieux ordinaires, pour ne pas dire bruts, typiquement des ouvriers, des fermiers, ou des immigrés (et bien sûr, ceux qui les sont tous en même temps). Je le trouvais extrêmement touchant, grâce à la naïveté pure des enfants et l’adolescence évident de la narratrice, mais il faut souligner les sous-entendus des épreuves, de la souffrance et des besognes des vies dans l’histoire. Si j’avais à choisir, mon essai préféré serait « De la truite dans l’eau glacée » qui esquisse la relation complexe entre la narratrice et l’un de ses étudiants, un « cow-boy » téméraire. On peut être grossier et décrire la narrative comme « enemies to lovers » avec un rapport d’âge et de pouvoir qui serait complètement inapproprié aujourd’hui. Néanmoins, la description de premier amour de jeunesse se heurtant avec les contraintes de réalité est plutôt émouvant et mérite plus de grâce.
La Petite Poule d’Eau fait l’inverse de ce dernier concernant la narration. Plutôt qu’une narratrice à travers plusieurs classes des étudiants, ce livre recuille des histoires d’une seule famile dans une région lointaine de Manitoba qui bâtit sa propre école pour ses nombreuses enfants à travers quelques maître·sse·s d’école. L’histoire se déroule avec des problèmes d’une vie rurale au premier plan. En fait, l’école (et la proprieté de la famille) est un symbole de constance et la narrative est définée par les va-et-vient : par exemple, la mère qui quitte le village pour l’un d’un peu plus gros de temps en temps, ou bien les instituteur·trice·s qui se changent chaque année. Il y a certains vestiges de l’époque pendant laquelle le livre était écrit qui rendent l’histoire un peu difficile à comprendre quelquefois — par exemple je ne comprenais pas trop la situation avec la mère dans le premier chapitre jusqu’au troisième ou dernier — mais c’était intéressant de développer tout un univers autour d’une famille nucleaire ainsi.
Des Mondes Lointains…
Roy avait aussi l’occasion de voyager : bien sûr, elle a passé du temps en Europe pour ses « grands voyages », mais elle est partie à des endroits au Canada aussi. Elle travaillait pour des journaux et donc elle a été envoyée pour recueillir des témoignages des communautés souvent éloignées. Des gens qu’elle a croisés sur le chémin ont été présentés dans ses livres. Par exemple, en Un jardin au bout du monde, encore un recueil des récits, elle présente une famille éloignée qui accueille un vagabond; une communauté où un immigré chinois baragouinant quelques mots de français s’installe; l’une d’une minorité raciale, des Houdous; et l’une des premières nations. Parmi les quatre essais, je m’identifiais plus en « Où iras-tu, Sam Lee Wong » qui évoquait les expériences de ma parenté immigrante avec les barrières de langue, la tenacité et la détermination de Sam. Il y a des thèmes apparents d’exil et de solitude, manifesté dans des personnages qui avaient dû immigrer ou qui étaient chassés d’une façon ou d’une autre, contre leur gré.
Parfois, elle a utilisé des histoires de bons amis qu’elle connaissait. La montagne secrète est inspirée par le peintre René Richard, qui vivait près de l’écrivaine pendant un certain temps et qui était proche avec elle et son mari. En effet le livre a un peintre comme personnage principal. Dans mes annotations du roman, je l’ai décrit comme « moins pitoyable et brutalement pathétique que d’autres oeuvres ». Le livre possède davantage l’accent sur l’immensité de beauté naturelle et la poursuite sans cesse (et vouée à l’échec) de la rendre justice. Il est seulement à la toute fin du livre où le personnage principal s’approche de la vraie gloire de la vie. Puis, le roman se termine brusquement. Le rythme de la narrative est pareil à celui de la vie du peintre, ponctué par quelques heurts entre son rêve artistique et les normes sociales. L’artiste passe sa vie, ce qu’on suit presque dans son intégralité au cours du livre, à apprivoiser la nature et son métier, pendant qu’il se fait apprivoiser par ses désirs lui-même. Les descriptions des vues qu’il a capturées pendant ce processus étaient exceptionnellement bien écrites.
D’ailleurs, Roy a aussi un talent pour évoquer des cultures qu’elle ne connait pas. Que je sache, elle n’a pas passé (beaucoup) de temps avec des gens autochtones, ou au moins elle n’en pas parlé dans son autobiographie. Cependant, elle a construit une histoire bien-pensée en La rivière sans repos, dans lequel une jeune mère autochtone élève son fils entre deux cultures : celle de sa parenté et celle du monde des « Blancs ». Techniquement, la rivière dans le titre est le Koksoak, mais symboliquement elle est le temps, qui continue à faire tic-tac. On pense à une rivière comme une grande masse permanente, mais elle peut changer sa course aussi. Ainsi, le personnage principal navigue sa vie entre deux façons de vivre. L’intrigue est brusque et soudaine, avec une succession de réactions qui se coupe court et d’autres « non sequitur ». Ma citation préférée de ce roman est « En amour, rien n’est prévisible » — plutôt profonde. (Il existe une adaptation en film par Marie-Hélène Cousineau, ce qui met moins d’emphase sur certains points, mais qui est également abrupt et franchement difficile à s’y tenir.)
…Aux Quotidiens
Roy a reçu le prix Femina pour Bonheur d’occasion — d’après moi, justement mérité. On pourrait le décrire comme « Les Miserables, mais québécois », avec des descriptions de la pauvreté, les classes ouvrières, leurs ambitions et leur orgueil. Chaque personnage est un symbole de quelque chose : par exemple, Rose-Anna, la mère, de sacrifice et une antithèse à son mari ; Florentine, sa fille, comme la pauvreté manifestée; Jean, son amoureux, de vanité et de désir. Plus tard, Roy a rédigé une énoncé dans laquelle elle revient à ces personnages et les déchiffre un peu — elle est parue en Fragiles lumières de la terre que je vais discuter après. Le titre se trouve dans de nombreux aspects du livre et avec une connaissance de sa famille on la voit projetée dans les personnages et la narrative amère aussi. J’ai aimé (et détesté) ce roman pour les mêmes raisons que je trouvais Les Mis touchant. Je le recommanderais sans réserve (peut-être après avoir lu quelques-uns de ses recueils des récits d’abord pour développer un sens de son style). On dit que ce livre était une référence parmi les étincelles médiatiques pour la Révolution Tranquille et en est certainement un précurseur.
Alexandre Chenevert départ de son style habituel, avec une écriture abrupt et des phrases courtes, comme des chaînes des pensées3. Le roman suit un homme, ordinaire, caissier (d’òu le sous-titre), menant une vie banale. Il est insomniaque et donc ses pensées vont un peu partout. Il exprime plus de conscience et d’anxiété que des personnages dans les autres oeuvres de Roy, mais l’homme représente la même humanité, seulement sans un focus de romance ni de famille. Il est plutôt préoccupé par son impact dans le monde et pour le bien collectif. Au cours du livre, on allait voir un autre côté de lui, ce que je préférais que son caractère dans les premières pages. Dans le fond, le personnage principal paraît aussi prosaïque et torturé que quelconque personnage de Roy et ses soucis reflètent ceux de l’époque.
Dans les Coulisses
Roy a écrit surtout la fiction, mais on oublie souvent qu’elle a travaillé en tant que journaliste et a forcément publié du travail non-romanesque. Fragiles lumières de la terre est une telle collection, racontant ses voyages autour du Canada et des souvenirs autour de son écriture et son ascension fulgurante dans le monde de la littérature. Honnêtement, je n’aimais pas tant son écriture non-romanesque, mais je dois avouer son savoir-faire des descriptions et où insérer des anecdotes plus personnelles la rendre une excellente écrivaine des voyages. Son écriture des discours est mieux appétissante pour moi, car elle est plus histoire-esque. En particulier, j’ai apprécié « Retour à Saint-Henri », dans lequel elle imagine les vies des personnages de Bonheur d’occasion, et « Comment j’ai reçu le Femina », car en général j’aime bien ce type de « lore ». De plus, je trouvais son récit « Terre des Hommes », parlant de son travail comme DA pour l’Expo 67 à Montréal, encore pertinent aujourd’hui — il reflète plusieurs des mêmes soucis de nos jours de vivre dans un monde changeant. Comme elle, je suis optimiste, et j’espère que les choses s’arrangeront.
J’ai gardé ma lecture de La détresse et l’enchantement, son autobiographie, pour la fin de mon aventure. Pour une raison quelconque, je trouvais sa narration en première personne très agréable à lire et elle était raffinée à même niveau que son écriture typique. Le livre éclaire tant de thèmes et de points d’intrigue dans ses oeuvres. Ainsi, on réalise à quel point ses narratives avaient des racines dans du vrai — c’était comme jouer à un jeu de pairs. Des choses rentrent dans l’ordre et j’ai aimé cette perspective des coulisses des constructions de ses oeuvres. C’était une lecture très rentable, mais ne le commencez surtout pas avant d’avoir lu au moins quelques-uns de ses autres romans. Il faut absolument qu’on ait le contexte pour l’apprécier au maximum et il est vraiment dommage que le livre demeure inachevé.
Conclusion
Émouvant, touchant, de même qu’émerveillant : tous des adjectifs pour qualifier les oeuvres de Gabrielle Roy. J’ai aimé cette lecture structurée autour d’une seule écrivaine. En suivant compréhensivement l’écriture d’une seule personne, on commence à identifier des motifs récurrents et des figures de style. D’ailleurs, quand on lit dans une langue qui n’est pas la sienne (maternellement), on apprend de petites choses linguistiques. J’ai constaté son usage des inversions sujet-verbe en dehors des phrases interrogatives et les choix de mots qu’elle avait fait et leur fréquence relative (elle aime bien « demeure »). Je suis heureuse que j’aie pu lire ses livres en français — c’était un niveau assez stimulant tout en restant compréhensible — à l’opposé de l’autre article sur l’Oulipo pour lequel toutes mes recherches étaient en anglais ou avec des traductions.
Répéter cet exercice de lire toutes les livres d’un auteur me tente (après tout, je suis complétiste), mais maintenant je voudrais surtout découvrir plus largement d’autres auteurs, particulièrement des canadien·ne·s. Ça me permet de découvrir une histoire nationale et en quelque sorte, mon patrimoine transplanté. Peut-être que je me sens plus patriotique après avoir déménagé aux États-Unis. En tout cas, j’ai trouvé une bonne liste ici pour inspirer mes prochains choix et j’ai hâte pour tourner la page et m’immerger dans de nouveaux mondes.
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En dehors des cours de langue, UBC offre aussi des cours de grammaire (mes préférés), des cours de littérature et des cours ciblant certaines professions — par exemple, j’ai pris un cours destiné à des médecins pensant à travailler dans un milieu francophone. ↩︎
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L’autre était « Manikanetish » par Naomi Fontaine, ce qui touche au même endroit au coeur avec des mises en narratif comparables. ↩︎
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Alexandre Chenevert est qualifié comme « roman psychologique », et pour une grande partie du début du livre l’écriture est semblable à celle de Max Frisch dans Homo faber ou I’m Not Stiller. ↩︎